Compte rendu du suivi par radio tracking et bilan de l’opération
En juin 2006, notre projet de relâcher du jeune lynx MATAF défrayait la chronique et suscitait bien malgré nous un grand branle-bas dans le Landerneau cynégétique. Afin d’éviter que certaines prises de position ne deviennent des passages à l’acte, il a été convenu avec les services de l’État que ce projet serait mené à bien dans la confidentialité. Auparavant, pour faire mentir les anti-prédateurs et réfléchir les responsables timorés, près de 2000 personnes de tous horizons habitant à plus de 80% dans le Jura et pour moitié sur le territoire du Parc du Haut Jura avaient manifesté en l’espace de 10 jours leur soutien à ce relâcher, démontrant ainsi que ruralité peut aussi rimer avec biodiversité et pas exclusivement avec gibier(Voir en bas de page « l’affaire »).
LE RELACHER
L’autorisation accordée dès le 30 juin par le Ministère de l’Écologie était valable pour la période comprise entre le 1er et le 31 juillet. Dans un souci d’apaisement et afin d’éviter que l’opération et l’animal ne pâtissent d’actes illégaux de chasseurs, il a été décidé avec les services de l ’État de procéder au relâcher et au suivi dans la plus grande confidentialité quant au choix de la date et du site. Une cellule restreinte de suivi comprenant la DDAF, l’ONCFS, L’ONF et ATHENAS, soit 8 personnes, a été mise en place afin de définir les modalités et le site de relâcher. Il avait été convenu de procéder à celui-ci au plus tôt, dès réception du collier émetteur VHF (solution de remplacement au suivi ARGOS, et dont la commande avait été longtemps différée – voir l’Affaire p. 11). Le relâcher a eu lieu dans un massif forestier du premier plateau du Jura, le 13 juillet au soir, en présence des membres de la cellule de suivi.

LE SUIVI TELEMETRIQUE
Le suivi, indispensable à nos yeux, avait deux objectifs : surveiller les conditions de la réinsertion et anticiper d’éventuels problèmes en se réservant la possibilité de procéder à une recapture contribuer à la connaissance de l’espèce par un suivi de long terme.
Le protocole de suivi retenu était le suivant :
Pendant les trois premières semaines, un pointage matin et soir (évaluation des déplacements circadiens et recherche d’indices divers) Pendant les trois semaines suivantes : un pointage quotidien Par la suite, deux pointages par semaine, puis ultérieurement passage à un pointage hebdomadaire si nécessaire.
DEROULEMENT DU SUIVI …
Entre le 14 juillet et le 8 août, Mataf s’est déplacé selon un schéma pouvant laisser penser que tout se déroulait normalement : stationnement durant 4 à 7 jours sur une zone restreinte, puis déplacement de quelques kilomètres, ce qui pouvait être interprété comme des décantonnements successifs après consommation d’une proie.

Il a ainsi occupé quatre zones différentes, et a pu être observé de manière furtive à trois reprises pendant cette période. A chacune de ces observations, il a manifesté un comportement normal, à savoir fuite, évitement et dissimulation. La recherche de restes de proies n’a pas donné de résultats probants, compte tenu de la densité du
couvert forestier et de la topographie (terrain très accidenté), mais la découverte d’une crotte présumée de lynx (confirmation ADN à suivre) comportant des poils de mustélidés et/ou de rongeurs avait laissé espérer un comportement de prédation normal. Toutefois, à partir du 9 août, des déplacements linéaires, y compris diurnes ont donné à penser qu’il ne s’alimentait pas normalement. Ceci a été confirmé par des observations directes mettant en évidence un affaiblissement important, ainsi qu’une vigilance et une réactivité réduites.
…ET EPILOGUE
Informée de l’évolution de la situation depuis le relâcher en temps réel de façon biquotidienne, la cellule de suivi a donc décidé de procéder à la recapture de Mataf, ce qui a été fait le 17 août par l’ONCFS et ATHENAS. Après avoir été tranquillisé, il a fait l’objet d’un examen vétérinaire. Mis à part la perte de plus de 6 Kg (il est passé de + ou – 18 à 10,8), une gale auriculaire et une cinquantaine de tiques, il ne présentait pas de dommage irréversible. Une traitement approprié lui a permis de reprendre une corpulence normale. Il est maintenant en attente de son transfert dans un établissement zoologique.
QUELS ENSEIGNEMENTS EN TIRER ?
Évaluation de son comportement vis-à-vis de l’homme : la constante a toujours été la fuite et l’évitement, y compris avant et pendant sa recapture, lorsqu’il était très affaibli. De ce point de vue, on peut considérer que la captivité (malgré son jeune âge au moment de son recueil et compte tenu des précautions prises à cet égard) n’a pas altéré sa méfiance vis-à-vis de l’être humain. L’élevage en présence d’un autre individu a sans doute été déterminant.
Comportement de prédation : compte tenu de son affaiblissement, il est évident qu’il n’a pas été en mesure de capturer de proie de grosse taille. Il est toutefois probable qu’au moins au départ, il ait consommé de petites proies, insuffisantes à couvrir ses dépenses énergétiques, mais expliquant le fait qu’il ait tenu 5 semaines et aurait pu (d’après l’avis de notre vétérinaire) tenir 5 jours de plus avant de mourir.
Possibles facteurs d’échec : Âge de l’animal au moment de son recueil : 8 semaines, soit juste l’âge auquel les jeunes quittent la tanière pour suivre la mère. Peu ou pas d’expérience du milieu naturel.
Protocole d’élevage : limites liées aux moyens de l’association : espace de détention réduit, nombre insuffisant de proies de grand taille disponibles . Date de relâcher : la période de relâcher initialement prévue était mars/avril, moment où les jeunes proies inexpérimentées sont nombreuses. 3 mois plus tard, les conditions sont très différentes. Dérangements : le radio tracking lui-même (incidence possible sur les déplacements de l’animal et sur les proies potentielles), impliquant un suivi de proximité (par rapport au suivi « normal » d’un individu piégé adulte en nature à des fins de suivi). Un suivi Argos aurait eu un impact moindre tout en n’empêchant pas une recherche ponctuelle sur le terrain.
CONCLUSION
Les principaux facteurs ayant pu avoir un effet déterminant sont à notre avis l’âge de recueil, l’expérience limitée de l’approche et de la mise à mort de grandes proies et la date du lâcher. Sachant que des individus récupérés entre 6 et 8 mois, puis relâchés après une détention dans un espace plus restreint et sans préparation spécifique, ont pu se réinsérer (Suisse et Vosges), cet échec ne remet pas en cause le relâcher ultérieur d’individus récupérés plus âgés (4/5 à 8/9 mois). Comme nous l’a rappelé E. MARBOUTIN, responsable du réseau grands carnivores au CNERAPAD (ONCFS), la mortalité des lynx subadultes entre 10 et 24 mois en cours de dispersion est importante : « Pour mémoire, la survie annuelle d’un adulte installé est entre 75 et 95%, et celle d’un subadulte en dispersion c’est entre 30 et 60%….donc en nature c’est dur aussi pour ceux qui ne sont pas passé d’abord par la case centre Athénas ». En résumé, il est difficile de tirer des statistiques d’un seul cas. Pour des individus plus jeunes, il serait intéressant de disposer de structures plus vastes (parc végétalisé) ainsi que d’un minimum de 10 grosses proies pour les deux derniers mois précédent le relâcher. Cela étant, comme nous en avons toujours été conscients, la capture d’animaux en captivité n’a que peu à voir avec la recherche, l’approche et la capture de proies dans le milieu naturel, et sans compter l’expérience acquise à l’occasion des échecs. Le meilleur moyen d’y préparer un jeune lynx de manière fiable serait de le placer dans un enclos de pré-relâcher de plusieurs hectares, dans lequel il pourrait à la fois capturer des proies de grande taille et se familiariser avec l’environnement extérieur à partir de cet enclos qui serait le point de départ de son émancipation (importance des marquages territoriaux) et un point de nourrissage en cas d’échec de prédation en début de prise d’autonomie, une sorte de relâcher s’apparentant au taquet pour les oiseaux. Mais ceci est évidemment et malheureusement difficilement envisageable, compte tenu des risques liés à la malveillance ou à la curiosité et de la difficulté de mettre en place un tel projet dans une zone sécurisée
RAPPEL DE L’HISTOIRE DE MATAF :
Découvert dans la nuit du 24 au 25 juillet 2005 par des automobilistes sur la route entre Matafelon et Thoirette (01), un jeune lynx mâle de 8 semaines a eu beaucoup de chance. Affaibli par un jeûne de 2 à 3 jours, couvert d’oeufs de mouches, il était visiblement séparé de sa mère depuis plus de 48 heures et son sursis touchait à sa fin : il s’en est fallu de peu qu’il soit victime d’une collision routière, ou qu’il meure de faiblesse ou des conséquences d’une myiase. Ses découvreurs ont eu la présence d’esprit de le ramasser et de le confier à un vétérinaire qui a pu prodiguer les premiers soins d’urgence (perfusion, antibiothérapie et déparasitage) et a contacté le centre ATHENAS dès le lendemain matin pour la prise en charge.
Dans un premier temps,il a été placé en observation durant 5 jours dans l’infirmerie où, toujours sous couverture antibiotique, il a été vermifugé et adapté sous surveillance à sa nouvelle alimentation : encore allaité par sa mère, mais consommant déjà de la nourriture carnée, il a été d’emblée alimenté uniquement avec des proies mortes de petite taille (poussins, souris, puis rats), afin que soit évitée une familiarisation.
UN PROTOCOLE D’ÉLEVAGE
A la suite de cette période d’observation, il a été placé dans un box de taille réduite (4 X 4 m) où, grâce à des aménagements régulièrement modifiés et enrichis, il développe son potentiel musculaire et sa curiosité, tout en disposant de zones de retraite (substituts de tanière), qui lui ont permis de garder ses distances.
Huitième individu de l’espèce à être recueilli par le centre, il a bénéficié de la somme d’expérience accumulée et notamment du protocole d’élevage élaboré lors de l’arrivée de Féta (jeune lynx non sevré) en 2001 en collaboration avec l’ONCFS-CNERAPAD et mis en place à cette occasion. Différences notables avec Féta, il est arrivé sevré, mais surtout il a pu évoluer à partir du mois de septembre et jusqu’en mars dans un box de grande taille (200 m3)
1er contact Mataf/Ludmilla (L.COAT)
en compagnie de Ludmilla (femelle de lynx non relâchable saisie en région parisienne, et vraisemblablement originaire de Russie).
Mataf, dénommé ainsi en raison de sa localité d’origine, a été présenté à Ludmilla par crottes et odeurs interposées, afin qu’ils se familiarisent l’un à l’autre en douceur. Dès le départ en contact vocal, chacun disposait ainsi avant la confrontation de la carte d’identité sonore et olfactive de l’autre. La mise en présence n’a ainsi occasionné aucun comportement agressif, et il a pu développer un comportement social intraspécifique avec cette femelle qui, sans être un réel substitut maternel, lui a permis de conserver un comportement équilibré, ainsi qu’une crainte et une inhibition importantes en présence de l’homme (l’animal fuyant s’il est au sol, se cachant en hauteur, essayant de passer inaperçu, et feulant lorsque la proximité est trop grande sans possibilité de retraite. Son alimentation a été composée essentiellement de rats, puis de ragondins piégés et de chevreuils victimes de collisions routières. Des lapins de garenne vivants lui ont également été proposés entre janvier et avril. Si cette proie ne constitue pas l’ordinaire du lynx en France, sa vélocité et ses fréquents changements de direction constituent en revanche un bon entraînement pour le maintien de la forme physique et la rapidité de capture (anticipation des mouvements d’une proie). Enfin, il a eu l’occasion de pratiquer à trois reprises sur des chevreuils victimes de collision , vivants mais non relâchables (fractures ouvertes), des mises à mort par strangulation. Il est bien entendu que cet entraînement ne prétend pas remplacer l’expérience acquise in natura dans la recherche de proies, mais il peut contribuer à le pallier partiellement en développant certains aspects du comportement de prédation (réactivité, rapidité). Le centre Athénas avait proposé de relâcher l’animal sur un site déjà occupé par l’espèce, exempt d’élevage ovin et où une femelle adulte a été victime cet hiver de collision routière (Massifs de la Joux Devant et du Mont Noir), et de l’équiper d’un collier Argos GPS permettant de suivre ses déplacements durant 12 mois et le cas échéant de le recapturer en cas de problème, quelle qu‘en soit la nature. Ce projet n’a pas été retenu par l’Etat.
L’AFFAIRE
Qu’est-ce qui peut motiver 1966 personnes de tous horizons -dont un député- à se mobiliser en l’espace d’une semaine ? Le respect du droit et la défense de la biodiversité. Nous ne reviendrons pas en détail sur les péripéties de juin et juillet. Simplement, au-delà des caricatures dont nous avons été l’objet, au-delà des imprécations, il convient de rappeler quelques points : Depuis 1990, date de régularisation officielle des centres de sauvegarde, le centre ATHENAS dispose de l’autorisation de recueillir pour soigner et réhabiliter des spécimens de la faune sauvage dans un but de relâcher dans le milieu naturel. Depuis le début, son action est guidée par un souci de sauvegarde des espèces et de maintien de la biodiversité dans le respect de la réglementation. Concernant le lâcher de Mataf, de février 2006 nous avons dès le mois sollicité de l’État une décision et la définition des modalités, en demandant une concertation entre les acteurs concernés. Cette demande n’ayant pas eu de suite, nous avons été placés dans l’obligation d’assumer seuls les démarches préalables à ce relâcher (choix du site, contacts avec les élus. Ceci a suscité les réactions excessives qu’on connaît de la part de certains dirigeants du milieu cynégétique : menaces de manifestations et de destruction de l’animal, pressions sur des conseils municipaux pour les inciter à délibérer contre le relâcher, invectives et propos calomnieux dans l’éditorial du Chasseur Jurassien. Dans un souci d’apaisement, en accord avec les services de l’État, nous n’avons pas alimenté la polémique, et nous avons différé toute information sur le sujet. Finalement, ne sont souillés par ces propos excessifs que ceux qui les ont proférés publiquement, démontrant ainsi que les extrémistes, c’étaient eux (1). Loin de nous l’idée de faire l’amalgame avec l’ensemble des chasseurs. Nous savons qu’ils ne partagent pas tous cette vision étriquée de la société et de la nature. Nous avons même reçu des témoignages de sympathie de certains d’entre eux, choqués par l’outrance de leurs responsables. Nous continuerons à dialoguer et collaborer avec ceux d’entre eux qui témoigneront d’un esprit d’ouverture. Pour finir, nous tenons à remercier M. le Préfet du Jura et ses services pour l’efficacité avec laquelle cette affaire a été traitée dans sa phase terminale, M. Jean CHAROPPIN, député du Jura pour le soutien sincère et efficace qu’il nous a apporté, le Groupe Naturaliste de Franche -Comté, la CPEPESC et l’association FERUS pour les mêmes raisons, de même que le CPN BRABANT, la SFEPM, le CHENE, Forestiers du Monde, ainsi que l’ensemble des signataires de la pétition qui se sont manifestés si rapidement et dont la mobilisation a été déterminante. Enfin, dans le but d’éviter un tel pourrissement pour un cas futur (qui ne manquera pas de se présenter), nous prévoyons de saisir l’administration centrale (Ministère de l’Écologie) afin de lui demander de définir une politique en la matière et de lui proposer la mise en place d’une procédure déconcentrée d’instruction et de prise de décision rapide, la décision finale (autorisation de relâcher) restant de sa compétence.
(1) En 1999, dans un journal de France 3, le Président de la Fédération des Chasseurs justifiait le tir illégal d’une cigogne noire (à l’époque 20 couples connus en France) par le fait qu’elle ressemblait au héron cendré (protégé lui aussi). Depuis plus d’un an, il multiplie les éditoriaux enflammés et les déclarations contre les prédateurs, traitant de manière récurrente et peu imaginative les membres d’associations de protection de la nature (FERUS, ASPAS, FNE, ATHENAS) de « zoolâtres et d’extrémistes ». Sa politique de rupture et de surenchère a logiquement abouti à la situation de cet été.